Vieux Jack

« Tu es le seul à qui je puisse demander ça. »
Je ne dis rien, je n’ai pas envie de l’aider. Je veux qu’il transpire un peu, il finira bien par cracher le morceau. Je plante ma fourche dans une balle de foin et je remets ma veste. La remorque est chargée, je sens la sueur ruisseler entre mes épaules et j’ai les doigts gourds. Il fait dans les – 15 ce matin et tout à l’heure, il nous faudra casser la glace de l’abreuvoir à grands coups de hache pour que les bêtes puissent boire.
Pour l’instant le troupeau est couché et fait une tâche jaunâtre sur la neige fraiche. Sur les branches basses des trembles qui bordent la Thomson river, il y a trois aigles qui passent l’hiver à guetter les brebis mortes en attendant que l’eau se réveille et les saumons. Ils nous regardent par en dessous, engoncées dans leurs plumes, ébouriffés et frileux. Ian grimpe sur son siège et démarre le tracteur. Je me cale solidement sur mes jambes et pour ne pas me casser la gueule, je m’appuie sur le manche de la fourche. Les brebis connaissent le bruit du diesel et elles commencent à se lever pour s’étirer et pisser dans la neige en écartant leurs pattes. Du haut de la remorque, les traces des coyotes font comme des coups de fusain à travers la prairie. En ce moment, ils n’ont guère que des souris à se mettre sous la dent alors ils gardent un œil sur les bêtes au cas où une faiblarde n’arriverait pas à se lever. Il faut une demi-heure à tourner en rond pour que tout le monde mange. Je prends vite le rythme, je ne déteste pas manier la fourche. Le foin sent le thé et les dos des brebis fument. L’odeur est épaisse et tiède. Quand la remorque est vide, je vais faire un tour du troupeau. C’est le bon moment, elles sont occupées et on a le temps de les voir.
Ian m’attend, lui les bêtes il ne les regarde pas trop, et puis de toutes façons, il ne voit rien. Je me suis demandé s’il était bien le fils de Jack ? Il est devenu un propriétaire, il ne sera jamais un éleveur. Jack est grand, sec, un regard gris qui porte loin. L’autre est un hamster replet et court qui regarde son assiette. Ian son truc c’est dieu. Il est pris dans sa foi simplette comme un confit dans la graisse jaunâtre. Je travaille pour lui mais je n’ai pas besoin de l’aimer. Jack, c’est autre chose.
D’habitude, il ralentit quand on passe devant ma cabane, je saute et je lui envoie un signe de la main. On sait qu’on se retrouvera vers cinq heures pour le même trajet, la routine. C’est comme ça tout l’hiver. On nourrit les bêtes deux fois par jour, après ça, je suis tranquille. Cette fois il s’arrête :
« Bon alors, il faut que tu m’aides, c’est le chien, cheap, il est vieux, c’est une infection et depuis quelques jours, il peut à peine se lever pour aller pisser. »
J’attends, j’ai déjà compris ce qu’il allait me demander et j’enrage. Il va me dire que c’est Jack qui…
« Tu sais que mon père a toujours pris soin de ces choses-là sans demander l’aide de personne … Mais il est trop vieux, il n’arrive plus à tenir un fusil sans trembler. Il voudrait que ce soit toi, il a confiance… Moi, j’ai grandi avec tu comprends, c’est le chien de mon père… »
Je le regarde, je cherche ses yeux, il regarde par terre, il gratouille les graviers du bout d’une botte.
Alors, je laisse tomber, je dis « Demain matin, tôt, juste après le café » et je le laisse là, dans sa mollesse.
En rentrant, je libère les chiens qui vont relever les traces de la nuit et arroser leurs souches favorites. J’évite de les amener au troupeau parce que ça les démange trop et qu’ils ne peuvent s’empêcher d’emmerder les brebis. Ils savent d’où je viens et me font sentir leur rancune. Ça dure jusqu’au moment où je mets du bacon dans la poêle. Je n’ai plus très faim. J’ai déjà tué des bêtes mais on ne s’habitue pas. Et puis je pense au vieux Jack qui tient ce ranch à bout de bras depuis la mort de son père à lui. Il avait seize ans quand il donnait déjà des ordres à des durs à cuire qui s’étaient fait leur chemin depuis l’Ecosse ou l’Ukraine et qui respectaient ce gamin qui se levait plus tôt qu’eux et disait « s’il vous plait », franc du collier, droit comme un I. Aujourd’hui, il tremble et regarde sa tasse vide dans la cuisine et la photo de sa femme disparue et son fils qui lui parle, la bouche pleine de beignet, comme s’il avait trois ans. Demain, je vais tuer son chien.
J’ai fait du café, j’ai chargé le poêle et je me suis collé dans mon vieux fauteuil avec une pile de bouquins. Les chiens savaient, Sally cherchait mon regard de temps en temps et donnait deux ou trois coups de queue, pour me remonter le moral.
Je suis monté au ranch au lever du jour. Chez Jack, il y avait de la lumière dans la cuisine et j’ai compris tout de suite que je ne m’en tirerais pas facilement. Il m’a proposé un café que j’ai refusé, j’ai dit que j’allais y aller. C’était moi qui regardais par terre. Quand il a décroché son chapeau, j’ai senti la sueur perler à mon front, j’avais les jambes molles et je voulais lui dire « non, restez là, au chaud », n’importe quoi et je n’ai rien dit. Je sentais mes mains trembler et je me suis dit que je n’y arriverais pas. Il s’est cassé en deux pour passer une laisse au cou du vieux cheap qui semblait ne pas trop comprendre et nous regardait l’un après l’autre avec ses yeux collés. Je l’ai suivi dehors et on est descendu vers la rivière. Il n’y avait de vivant qu’une troupe de corbeaux qui avaient passé la nuit dans les aulnes. Jack a passé la laisse du chien dans une souche, sur la berge et il a dit « couché, reste. » Le chien s’est couché en soufflant. Jack s’est redressé en craquant, il a dit « Si je pouvais… » Je l’ai arrêté d’un geste parce que les mots s’étaient perdus je ne sais ou. Il a fait quelques pas, tout seul. J’ai engagé une balle dans le canon, il m’a semblé que la culasse glissait dans un vacarme étonnant. Le coup a claqué, les corbeaux ont éclaboussés le ciel qui venait de virer au bleu. Le chien est tombé, sur la glace. J’étais trempé de sueur et je ne voyais plus rien. On est reparti vers le ranch, j’ai pensé à respirer après quelques pas et puis Jack s’est arrêté en posant une main sur mon épaule.
Il m’a dit qu’il pensait que le printemps ne tarderait plus et que cette année, il y aurait des morilles.

Publié dans : Nouvelles |le 9 août, 2012 |Pas de Commentaires »

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