La pêche sous la glace

Nous sommes partis pêcher sous la glace. Il fallait avoir l’âme chevillée au corps mais à l’époque, j’y croyais encore dur comme fer. Un vent d’est avait taillé le monde à coup de serpe et ce pendant trois jours pour nous laisser finalement sur une planète inconnue et nettement inhospitalière. L’idée d’aller sortir du lac des petits machins frétillants aux reflets arc en ciel ne paraissait pas si stupide, finalement. Quand je me suis levé pour titiller le poêle et faire du café, le thermomètre affichait – 30 et quand j’ai enfilé mes bottes les chiens qui n’avaient pas encore bronchés, ont hésités avant d’aller en s’étirant renifler l’air glacial, à travers la porte. Quand j’ai ouvert, ils se sont précipité pour relever les traces fraiches de ratons laveurs et pisser finalement sur leurs souches favorites à la lisière du bois. Je me suis habillé, chaudement, pendant que passait le café. Je savais que Bob n’allait pas tarder et qu’il serait parti, dans le noir, sur la pointe des pieds et le ventre vide pour ne pas réveiller sa femme, alors j’ai mis à frire quelques tranches de bacon et du pain à tiédir sur le dessus du poêle.
J’avais battu quelques œufs pour une omelette qui viendrait compléter ce petit déjeuner que je voulais consistant vu ce qui nous attendait, quand j’ai entendu le pickup up de Bob ronchonner dans la côte. Finalement ses phares ont balayés mes fenêtres, les chiens se sont précipité queue en l’air, j’ai entendu la portière claquer et avant qu’il frappe je lui ai crié, par-dessus les jappements hystériques qu’il pouvait rentrer et laisser la neige dehors. Bob pèse 120 kg et mesure près de deux mètres. Il a été bucheron la plus grande partie de sa vie et ses bras ressemblent à mes cuisses. Il lui reste, d’un accident de bucheronnage ancien, une cicatrice qui lui bouffe la moitié du visage, bref, il impressionne plutôt et on lui cherche rarement des noises. Il est pourtant l’un des hommes les plus timides que je connaisse. L’un des plus doux, aussi. Il a fallu qu’il dise bonjour aux chiens, je le surveillai du coin de l’œil parce je connais mon Bob et je l’ai attrapé alors qu’il mettait déjà un genou en terre pour enlever ses bottes. « Laisse tomber » j’ai dit, « t’a vus l’état de mon plancher Bob, tu crois que les chiens enlèvent quoique ce soit avant d’entrer ? ». Il a grogné quelque chose en se relevant mais il n’a pas insisté. Il est venu me déboiter l’épaule, en toute amitié et puis on s’est installé devant le petit déjeuner. On a parlé de pêche et du froid qui s’installait pour durer. On a parlé de ma chienne Sally et du mâle que je lui ai trouvé pour le printemps. Bob rêve d’avoir un chiot, que je lui offrirais volontiers, seulement sa femme ne veut pas en entendre parler. Alors on a parlé de sa femme. C’est un sujet délicat. Je ne la connais que de vue, pour le reste, il y a les histoires que Bob me raconte et les ragots, les rumeurs, les plaisanteries au gout amère qu’on se garde bien de faire devant lui. Quand il en parle je vois ses épaules qui s’affaissent petit à petit, il finit par peser une tonne, là sur son tabouret, avec ses coudes sur ses cuisses à regarder le plancher et puis finalement à travers mes carreaux noircis, dehors, aussi loin qu’il peut. La cafetière était vide et les mots me manquaient et puis Bob, les mots ne lui sont pas d’un grand secours, alors on a levé le camp. J’ai décidé qu’on prenait les chiens avec nous. Ils ont sauté à l’arrière du pickup up, ravis de l’aubaine et je me suis fait une place dans la cabine, entre une tronçonneuse, quelques outils et une vieille chemise de laine parsemée de taches d’huile. Derrière moi, le râtelier à fusils était vide parce que Bob a laissé tomber la chasse il y a quelques années. Il restait encore des lambeaux d’un drapeau unioniste, cadeaux de l’ancien propriétaire et que j’avais poussé Bob à arracher, un peu naïvement certes mais on ne peut pas se foutre de tout non plus. Quand j’avais hérité du fameux poisson des intégristes chrétiens sur le pare choc d’un camion que je venais d’acquérir, Bob s’était moqué gentiment de mes efforts désespérés pour arracher le foutu symbole sans abimer mes chromes rutilants. Il nous fallait une heure à brinquebaler sur des pistes en mauvais états pour rejoindre la rive sud de Moose Lake et pendant le trajet, nous sommes restés perdus dans nos propres mondes, bercés par les cahots, engourdis par la chaleur qu’il avait choisi de faire régner à l’intérieur de la cabine. Je crois bien que tous deux, nous pensions à sa femme.
Bob était resté seul longtemps. Il était un de ces types, nombreux dans ces coins-là de la province à passer six mois de l’année dans des camps de bucherons. Au retour, il encaissait son gros chèque et se tapait une bringue de tous les diables. Et puis l’âge aidant, il s’était calmé, pour finir par se sentir de plus en plus seul. Le match de hockey avec une bande de pote et un pack de bière, ça marche un temps et puis on en arrive à se demander comment ça va finir. Il en était là, Bob, avant de rencontrer Cathy. Elle était serveuse dans un pub de prince Georges, divorcée d’un avorton agressif et mesquin, mère d’un enfant de quatre ans qui portait souvent des vêtements d’occasion un peu trop courts et quelque peu défraichis. Le soir de leur première rencontre, elle a vu Bob régler son compte à un lourdaud qui s’était permis de lui claquer les fesses. A la fermeture, il était encore là et n’avait rien osé lui dire. Elle lui avait proposé de la raccompagner, puis de monter prendre un verre. C’était une petite blonde énergique, un peu trop maquillée mais Bob avait aimé sa gouaille, son côté « bonne franquette ». Elle n’était pas réellement jolie mais elle avait du chien. Ce soir-là, elle portait des jeans qui mettaient en valeur la cambrure de ses reins, un T shirt assez près du corps et dont le col évasé laissait apparaitre la bretelle d’un soutien-gorge noir dont Bob avait du mal à détacher le regard. Il y avait aussi son sourire et cette voix un peu rauque qu’elle entretenait en fumant goulument. Elle n’avait pas eu d’homme depuis un moment. Entre son boulot et le gamin qu’elle élevait seule dans son trou de Province, les histoires d’un soir avec des hommes de passage, souvent ternes, quelques fois grossiers et presque toujours mariés. « Les filles qui font la gueule, les hommes n’en veulent pas » dit la chanson. Ce soir-là, elle fut de bonne humeur. Elle avait compris que Bob n’était pas du genre à prendre des initiatives. Il était de ces hommes, qui doutent et ont du mal à comprendre qu’il est temps de laisser tomber les mots comme les premiers vêtements. Comme il s’approchait d’elle pour prendre le verre qu’elle lui tendait, elle posa sa main sur son ventre, pour promener le bout de ses doigts jusqu’à sa poitrine. Il avait le ventre ferme, elle le sentit durcir. Les hommes ont tendance à bomber le torse quand une femme les touche. Elle avait appuyé sa tête sur sa poitrine, ils se passèrent de mots, jusqu’au petit matin. Trois mois plus tard, ils se mariaient. Bob avait tout pris, sans regimber, dans ses gros bras musclés. Le gamin l’adorait.
Bob a garé le pickup up sur une congère. A cette époque de l’année, il n’y a guère que des camions de bois pour descendre la piste jusqu’à la scierie et les chauffeurs ne rigolent pas. C’est au troisième voyage qu’ils commencent à faire du fric, et pour en faire quatre, il ne faut pas trainer. Pour prendre ces pistes, il faut être équipé d’une radio sur laquelle les routiers s’annoncent à chaque kilomètre : « kilometer two, down » ça veut dire que dans trois minutes un trente tonne va débouler, qu’il lui faut cent mètre pour s’arrêter et que la route n’est pas large. On est prévenu.
Il faut marcher une centaine de mètres pour rejoindre le milieu du lac, avec de la neige jusqu’aux genoux. Je porte ma canne à pêche et un sac à dos, Bob ressemble à un guerrier de SF dans une de ces histoires d’apocalypse, hérissé d’outils divers, une hache, une pelle, une tarière qui sert à percer un trou dans la glace. Il porte une cagoule et ses bottes de neige laissent des traces improbables. La première tâche, quand on arrive sur le lac, c’est de construire un feu. .. Ensuite, on ouvre un pack de bière.
Le vent avait fait le ménage et la lumière allait réveiller les truites engourdies. On en a pris quelques-unes, sans parler. Avec Bob on peut rester longtemps comme ça. De temps en temps un de nous dit quelque chose comme « Putain de merde » ou « Nom de dieu » parce qu’enlever ses gants pour décrocher une truite par – 30 ça inspire ce genre de poésie. En même temps, on ne donnerait pas nos places aux chiens qui d’ailleurs ne donneraient la leur à personne.
Très vite, Cathy s’est ennuyée. A Vavenby, Il y a la scierie et l’église. L’hiver dure six mois et l’été pour rester au bord du lac un moment, il faut porter une moustiquaire, fumer devient compliqué et bronzer on y pense même pas. La moitié de la population baigne dans une foi « pince cul » pleine de haine rentrée et d’ignorance crasse. L’autre moitié est alcoolique. Il faut aimer la chasse et la pêche, les bois et les chiens. Il faut pouvoir passer des heures en tête à tête avec un carburateur récalcitrant. S’asseoir devant un feu, en plein hiver avec un chien sur les pieds à regarder danser les lasers hystériques d’une aurore boréale. Cathy avait suivi son mari qui suivait le boulot et puis c’est des coins ou on peut élever un enfant. Toute seule avec une allocation du gouvernement et un job de serveuse, c’est un peu moins tentant. Et puis Cathy avait craqué pour une montagne de muscle qui venait de remettre à sa place un macho mal dégrossi. Elle s’était retrouvée avec un nounours bonasse, qui disait oui à tout et pleurait facilement. Bob, gros couillon pétrit de délicatesse s’empêtrait dans ses désirs et travaillait de nuit pour lui payer des vacances au Mexique.
On a fait frire des poissons dans de la graisse de bacon qu’on a mangé en se brulant les doigts. Bob a sorti de sa manche une flasque de bourbon et on s’est raconté des histoires, il aime bien celle de mon premier saumon, celui que j’ai voulu fumer à l’indienne et que j’ai fait cuire. Quand il rit, j’ai peur que la surface gelée du lac, ne s’ouvre dans un craquement effroyable pour nous engloutir.
On a plié vers trois heures de l’après-midi. Arrivé au camion, Il a fallu mettre le chauffage à fond et gueuler pour couvrir les rugissements de la ventilation. J’ai enlevé mes bottes et posé mes pieds nus sur le tableau de bord. Je suis arrivé à temps pour ranimer mon feu et j’ai fini ma soirée avec un Hillerman, Le désert Navajo, il n’y a pas grand-chose de mieux pour oublier l’hiver.
Le téléphone a sonné vers 7 heures, le lendemain matin. On l’a trouvée dans une voiture qui venait de se faire couper en deux par un camion de bois, quelque part après Kamloops, dans le canyon de la Fraser. C’est la route qu’on prend quand on s’en va. C’était Chuck « quelque chose » qui conduisait, un gars avec qui, selon la rumeur, elle trainait depuis un moment.
Elle avait une valise pleine de fringues et Bob m’a dit « Elle partait pas, tu sais, je suis sûr qu’elle allait revenir ». Je lui ai répondu que moi aussi j’en étais sur et puis je suis sorti fendre du bois jusqu’à ce que la nuit tombe.

Publié dans : Nouvelles |le 9 août, 2012 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 21 août 2012 à 14 h 14 min Fox écrit:

    Un mensonge salvateur.. « Voir un ami pleurer » c’est la pire chute ! Vraiment le récit se tient de A à Z, et ce Bob…. Est très attachant, tout comme Gaspard…
    Le renard apprécie les histoires de coyote, désormais c’est sûr !
    Bonne journée

    Dernière publication sur  : puisque tu réduis tout

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    • le 22 août 2012 à 7 h 46 min enattendantlescoyotes écrit:

      J’ai un faible pour ce genre d’ »ours » personnage inspiré par plusieurs « vrais » rencontres.. Merci encore Fox pour ton attention et heureux que mes histoires te plaisent. N’hésite surtout pas à me faire des critiques, remarques, même moins « flatteuses..
      Bonne journée à toi

      Répondre

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