Bonjour à tous!

Coyote« En attendant les coyotes » c’est le titre d’un récit que je finirai bien par publier su ce blog. « En attendant », j’ai envie de publier ici des nouvelles, textes en tous genres ou commentaires. A l’occasion, parler d’un roman qui m’a plu, d’un article qui m’a fait bouillir, d’un pays visité? J’ai eu l’occasion d’attendre les coyotes et je parlerai d’eux plus longuement et de loups et d’ours et d’hommes qui les ont vu. J’ai envie de parler d’un monde dont les contours s’estompent, un monde dans lequel les hommes s’inquiètent du sens du vent, de la couleur de l’herbe.
A bientôt

Publié dans : En passant | le 9 août, 2012 |1 Commentaire »

Faux Semblant

« Le monde a fait de moi un paria ! » C’est Gaspard qui parle.
« Et vous, vous en avez fait quoi du Monde ? »
Du revers d’un bras pâle, il essuie le filet de bière qui coule sur son menton avant d’enchaîner avec la « métaphore du volcan » qu’il affectionne.
« Le Monde est un volcan qui nous a gerbé sur ses flancs ! Des boules de feu qui finissent en cailloux! »
« Ni Dieu ni Maître ! » Ca, c’est « Deuxième REP ». Je l’appelle comme ça parce qu’entre deux slogans du même acabit, il nous raconte la légion. Il semble que les cuites aient un goût différent sous l’uniforme. Gaspard, c’est parce qu’à une époque, il se baladait avec un rat sur l’épaule. Il a dû le bouffer un jour de disette.
L’ancien légionnaire est couvert de tatouages et les tatouages impressionnent. Un trentenaire bedonnant qui s’apprêtait à passer la porte du super marché lui propose d’aller bosser.
« Deuxième REP » se lève, péniblement. Moi, je suis sur le trottoir d’en face, je viens d’attaquer « Sous les ponts de Paris ». Entre les mitaines et les – 5 ° du moment, c’est approximatif. Mon accordéon est asthmatique, soufflet malade, mais le tout me donne une petite aura sympathique et surtout inoffensive, ce qui n’est pas rien. Bref, de là ou je suis, je peux voir le vigile de l’autre côté de la porte, je sais qu’il va sortir et je gueule au légionnaire de se calmer. Les chiens s’y mettent. Il y en a un paquet entre les réguliers et ceux qui s’invitent. Le tout commence à faire beaucoup de bruit. « Deuxième REP » est convaincu d’impressionner toujours, comme au temps des pompes et des stages commandos. Il agite ses bras maigres, ses mains tremblent, son souffle est court et ses jambes se dérobent. A mon avis, il a peut être gagné au niveau du vocabulaire, mais c’est tout. Le bedonnant prend de l’assurance, il a bien évidement, la foule de son côté. « Y en a marre », explique-t-il, de se faire harceler par les clodos. Gaspard s’en mêle, histoire de remonter le niveau, il explique que la société entière est responsable, de lui, comme de ses potes. « Tu te crois à l’abri, tête de nœud, tu crois qu’ta bagnole à crédit et ton pavillon ça te met au-dessus des autres ? ».
« Tu sais ce qu’il a fait ce gars-là pour toi ? T’étais ou toi pendant qu’il en chiait au Tonkin ? »
Le vigile est au téléphone, les flics seront là dans quelques minutes. Mon voisin, un jeunot à crête rouge qui traine dans le coin depuis quelques jours me demande si le Tonkin c’est une centrale ou une Maison d’arrêt ?
J’ai eu le temps de ranger mon accordéon, siffler Moufette et tourner le coin de la rue avant que les flics descendent de voiture. Le coin est mort pour la journée, les flics n’embarquent personne mais nous sommes désormais interdits de séjour. J’ai mon compte, de toutes façons, je n’appartiens pas à la bande, je ne descends en ville que contraint et forcé à me réapprovisionner. Quand les fonds manquent, une demi-journée de manche suffit généralement à payer les courses. Autant dire que mes gouts sont modestes. Je m’installe sur un banc du parc municipal pour compter ma recette. Moufette s’affale dans une flaque de soleil. Dans le bac à sable il y a deux gamins qui font des pâtés. Sur un autre banc, leurs mères papotent et se demandent s’il leur faut rappeler les lardons, je connais la musique. Je leur envoie mon plus beau sourire, c’est plus facile maintenant que j’ai les tempes grises. Il me suffit de jeter quelques miettes aux pigeons pour les rassurer complètement.
J’ai de quoi m’acheter des sardines, du pain, des raviolis et même un paquet de tabac. Je peux rentrer. Je décide de faire la route à pied, Il m’arrive de faire du stop mais aujourd’hui j’ai envie de marcher. Les copains seront là quand je reviendrais, dans quelques semaines, Gaspard en tous cas et « Deuxième REP ». Gaspard a fréquenté la fac de Nanterre, à l’époque il avait une petite copine, des projets et deux fois par semaine, au moins, il refaisait le monde avec une bande de potes autour d’une bouteille de prune. Je n’en sais pas plus. « Deuxième REP » lui, a branché sur des fils électriques des couilles de fellagas et pour ça, on lui a donné des médailles. Gaspard dit que le Monde a fait de nous des parias, mais Gaspard crache les mots comme d’autres potes crachent le feu, pour le spectacle. J’ai eu moi aussi une autre vie. Elle est loin cette vie là, elle est ailleurs. Il m’arrive pourtant de revoir avec une acuité incroyable, la couleur d’une cravate. Ça me fait sourire la cravate, c’est vrai que j’en ai porté, avec des costumes trois pièces, le dernier cri, toujours. Je devais claquer plus en cravates à l’époque que pour bouffer un mois aujourd’hui. J’étais parti sur les chapeaux de roues, de bonnes études, un boulot dans une boîte sérieuse et puis aussi une femme, un projet de bébé. Je faisais tout comme il fallait et pourtant, avec le recul, je me rends compte qu’il y a toujours eu quelque chose, une espèce de voile, un trouble. Je n’y étais jamais vraiment et c’est pour ça que c’était facile. Je me demandais souvent si pour les autres, c’était la même chose ? Y croyaient-ils ? Au bout d’un moment il m’a bien semblé que oui et c’est cela qui a tout déclenché. Il n’y a pas eu de choc, pas de scandale. J’ai simplement décroché, lentement. Au boulot, je me suis mis à faire de la figuration, pendant des mois, ce sont mes reflexes qui m’ont sauvé. Je n’avais plus envie de rien. La dernière BM je m’en foutais, les cours de la bourse, idem. Ma femme, je ne la voyais plus ou plutôt, je la voyais trop et j’avais envie qu’elle se taise, qu’elle disparaisse. Je me suis mis à préférer le sommeil à tout autre chose, peut-être parce que je dormais de plus en plus mal ? Un matin d’avril, je suis parti au boulot avec l’impression de marcher les bras chargés d’une énorme boîte vide et rien à mettre dedans. Je me suis arrêté pour suivre des yeux un chien qui arrosait des réverbères pour repartir en zigzaguant, le nez au sol. J’ai voulu allumer une cigarette alors j’ai senti mon visage couvert de larmes.
J’ai marché, marché, pendant des mois. D’abord comme j’étais, avec mes chaussures Italiennes, mon costume. J’avais jeté mes papiers, mes cartes de crédit, d’assurance, permis de conduire, tout. Je marchais, j’ai trouvé des croquenots pour remplacer mes mocassins, petit à petit je me suis débarrassé du reste de mes vêtements, on me donnait des trucs, je n’ai rien retenu de cette époque ou si peu. En Aout, j’étais à Valence, dans la Drôme, je le sais parce je m’y suis fait arrêter par les gendarmes. Ils m’ont demandé mon nom, je leur ai dit. Plus tard, ils m’ont demandé ce qu’il fallait dire à ma femme ? J’ai dit « rien » et puis le regard du plus vieux d’entre eux m’a fait ajouter « Dites lui que je vais bien ». En sortant de la gendarmerie, j’ai regardé autour de moi, comme si c’était la première fois. Le reste, c’est venu petit à petit, l’accordéon, la manche, ma cabane. J’ai appris à me débrouiller. Aujourd’hui j’essaie de rester au sec et de ne pas avoir faim. Gaspard ne décolère pas, « Deuxième REP » se souvient. Je les écoute, en tous cas, je ne joue plus.

Publié dans : Nouvelles | le 11 août, 2012 |2 Commentaires »

Priorités

J’ai vécu, il y a quelques jours, en regardant la télévision, quelque chose d’étonnant. Je ne m’étendrais pas sur l’émission elle-même dont le principe est d’amener une vedette, actrice, chanteur, vivre durant deux semaines auprès d’un peuple, si possible méconnu et surtout vivant sur un mode bien différent du nôtre. On observe et on tire les leçons de cette confrontation, ce « choc culturel ». Pourquoi pas ? Lors de la dernière on amenait donc une blonde plantureuse chez des agriculteurs/Eleveurs semi-nomades des montagnes d’Ethiopie. Ces gens vivent à près de quatre mille mètres d’altitude dans des conditions difficiles, on s’en doute. Leur quotidien tourne autour de l’essentiel qui est de se nourrir, d’avoir chaud, bref, rester en vie. Ça n’est pas de la tarte, comme on dit. Il faut aller chercher de l’eau, du bois pour le feu et à cette altitude cela tourne à l’exploit. Un père de famille raconte son angoisse à l’idée que ses enfants ne pourront rester sur ses terres, il exprime ses regrets d’avoir marié trop tôt l’une de ses filles. La dites fille a l’air d’avoir douze ans et explique avec une simplicité douloureuse que le plus difficile dans ce mariage forcé, c’était de « coucher avec son « mari »… Et voilà qu’un soir, autour du feu, on demande à la blonde étincelante, qui plus tôt dans la journée a rechigner à prendre dans ses jolies mains de la bouse de vache (pour servir de combustible), voilà qu’on lui demande ce qu’elle fait dans la vie. C’est un grand moment de télévision, un de ces moments où l’on se demande si l’on doit rire ou aller chercher sa kalachnikov. Quand on fume, on allume une cigarette, on s’agite sur son siège. Elle pouffe, ne sait trop comment répondre, par où commencer ? On la comprend. Voilà qu’il lui faut expliquer à cet homme, qu’elle gagne une fortune en se faisant photographier. Que, dans son pays, on choisit des « belles femmes » pour porter les vêtements que l’on souhaite vendre à d’autres femmes, moins « belles » mais riches… La caméra s’attarde sur l’air ahuri de cet homme, il sourit vaguement et doucement dit quelque chose comme : « Dieu te bénisse si tu peux faire quelque chose qui te plaît » Que dire d’autre ? Je n’ai que de vagues souvenirs du reste de l’émission même si, plus tard, la blonde a l’air émue et pleure parce que « c’est dur » dit-elle. Dure pour elle ? Probablement, les poses, les « donnes moi tout ce que tu as bébé ! » risquent d’avoir un goût bizarre dans les semaines qui suivront. A moins qu’un bon bain et un massage à l’huile d’argan par une masseuse berbère fassent tout oublier, avec un Martini peut-être ?

Publié dans : En passant | le 11 août, 2012 |Pas de Commentaires »

La pêche sous la glace

Nous sommes partis pêcher sous la glace. Il fallait avoir l’âme chevillée au corps mais à l’époque, j’y croyais encore dur comme fer. Un vent d’est avait taillé le monde à coup de serpe et ce pendant trois jours pour nous laisser finalement sur une planète inconnue et nettement inhospitalière. L’idée d’aller sortir du lac des petits machins frétillants aux reflets arc en ciel ne paraissait pas si stupide, finalement. Quand je me suis levé pour titiller le poêle et faire du café, le thermomètre affichait – 30 et quand j’ai enfilé mes bottes les chiens qui n’avaient pas encore bronchés, ont hésités avant d’aller en s’étirant renifler l’air glacial, à travers la porte. Quand j’ai ouvert, ils se sont précipité pour relever les traces fraiches de ratons laveurs et pisser finalement sur leurs souches favorites à la lisière du bois. Je me suis habillé, chaudement, pendant que passait le café. Je savais que Bob n’allait pas tarder et qu’il serait parti, dans le noir, sur la pointe des pieds et le ventre vide pour ne pas réveiller sa femme, alors j’ai mis à frire quelques tranches de bacon et du pain à tiédir sur le dessus du poêle.
J’avais battu quelques œufs pour une omelette qui viendrait compléter ce petit déjeuner que je voulais consistant vu ce qui nous attendait, quand j’ai entendu le pickup up de Bob ronchonner dans la côte. Finalement ses phares ont balayés mes fenêtres, les chiens se sont précipité queue en l’air, j’ai entendu la portière claquer et avant qu’il frappe je lui ai crié, par-dessus les jappements hystériques qu’il pouvait rentrer et laisser la neige dehors. Bob pèse 120 kg et mesure près de deux mètres. Il a été bucheron la plus grande partie de sa vie et ses bras ressemblent à mes cuisses. Il lui reste, d’un accident de bucheronnage ancien, une cicatrice qui lui bouffe la moitié du visage, bref, il impressionne plutôt et on lui cherche rarement des noises. Il est pourtant l’un des hommes les plus timides que je connaisse. L’un des plus doux, aussi. Il a fallu qu’il dise bonjour aux chiens, je le surveillai du coin de l’œil parce je connais mon Bob et je l’ai attrapé alors qu’il mettait déjà un genou en terre pour enlever ses bottes. « Laisse tomber » j’ai dit, « t’a vus l’état de mon plancher Bob, tu crois que les chiens enlèvent quoique ce soit avant d’entrer ? ». Il a grogné quelque chose en se relevant mais il n’a pas insisté. Il est venu me déboiter l’épaule, en toute amitié et puis on s’est installé devant le petit déjeuner. On a parlé de pêche et du froid qui s’installait pour durer. On a parlé de ma chienne Sally et du mâle que je lui ai trouvé pour le printemps. Bob rêve d’avoir un chiot, que je lui offrirais volontiers, seulement sa femme ne veut pas en entendre parler. Alors on a parlé de sa femme. C’est un sujet délicat. Je ne la connais que de vue, pour le reste, il y a les histoires que Bob me raconte et les ragots, les rumeurs, les plaisanteries au gout amère qu’on se garde bien de faire devant lui. Quand il en parle je vois ses épaules qui s’affaissent petit à petit, il finit par peser une tonne, là sur son tabouret, avec ses coudes sur ses cuisses à regarder le plancher et puis finalement à travers mes carreaux noircis, dehors, aussi loin qu’il peut. La cafetière était vide et les mots me manquaient et puis Bob, les mots ne lui sont pas d’un grand secours, alors on a levé le camp. J’ai décidé qu’on prenait les chiens avec nous. Ils ont sauté à l’arrière du pickup up, ravis de l’aubaine et je me suis fait une place dans la cabine, entre une tronçonneuse, quelques outils et une vieille chemise de laine parsemée de taches d’huile. Derrière moi, le râtelier à fusils était vide parce que Bob a laissé tomber la chasse il y a quelques années. Il restait encore des lambeaux d’un drapeau unioniste, cadeaux de l’ancien propriétaire et que j’avais poussé Bob à arracher, un peu naïvement certes mais on ne peut pas se foutre de tout non plus. Quand j’avais hérité du fameux poisson des intégristes chrétiens sur le pare choc d’un camion que je venais d’acquérir, Bob s’était moqué gentiment de mes efforts désespérés pour arracher le foutu symbole sans abimer mes chromes rutilants. Il nous fallait une heure à brinquebaler sur des pistes en mauvais états pour rejoindre la rive sud de Moose Lake et pendant le trajet, nous sommes restés perdus dans nos propres mondes, bercés par les cahots, engourdis par la chaleur qu’il avait choisi de faire régner à l’intérieur de la cabine. Je crois bien que tous deux, nous pensions à sa femme.
Bob était resté seul longtemps. Il était un de ces types, nombreux dans ces coins-là de la province à passer six mois de l’année dans des camps de bucherons. Au retour, il encaissait son gros chèque et se tapait une bringue de tous les diables. Et puis l’âge aidant, il s’était calmé, pour finir par se sentir de plus en plus seul. Le match de hockey avec une bande de pote et un pack de bière, ça marche un temps et puis on en arrive à se demander comment ça va finir. Il en était là, Bob, avant de rencontrer Cathy. Elle était serveuse dans un pub de prince Georges, divorcée d’un avorton agressif et mesquin, mère d’un enfant de quatre ans qui portait souvent des vêtements d’occasion un peu trop courts et quelque peu défraichis. Le soir de leur première rencontre, elle a vu Bob régler son compte à un lourdaud qui s’était permis de lui claquer les fesses. A la fermeture, il était encore là et n’avait rien osé lui dire. Elle lui avait proposé de la raccompagner, puis de monter prendre un verre. C’était une petite blonde énergique, un peu trop maquillée mais Bob avait aimé sa gouaille, son côté « bonne franquette ». Elle n’était pas réellement jolie mais elle avait du chien. Ce soir-là, elle portait des jeans qui mettaient en valeur la cambrure de ses reins, un T shirt assez près du corps et dont le col évasé laissait apparaitre la bretelle d’un soutien-gorge noir dont Bob avait du mal à détacher le regard. Il y avait aussi son sourire et cette voix un peu rauque qu’elle entretenait en fumant goulument. Elle n’avait pas eu d’homme depuis un moment. Entre son boulot et le gamin qu’elle élevait seule dans son trou de Province, les histoires d’un soir avec des hommes de passage, souvent ternes, quelques fois grossiers et presque toujours mariés. « Les filles qui font la gueule, les hommes n’en veulent pas » dit la chanson. Ce soir-là, elle fut de bonne humeur. Elle avait compris que Bob n’était pas du genre à prendre des initiatives. Il était de ces hommes, qui doutent et ont du mal à comprendre qu’il est temps de laisser tomber les mots comme les premiers vêtements. Comme il s’approchait d’elle pour prendre le verre qu’elle lui tendait, elle posa sa main sur son ventre, pour promener le bout de ses doigts jusqu’à sa poitrine. Il avait le ventre ferme, elle le sentit durcir. Les hommes ont tendance à bomber le torse quand une femme les touche. Elle avait appuyé sa tête sur sa poitrine, ils se passèrent de mots, jusqu’au petit matin. Trois mois plus tard, ils se mariaient. Bob avait tout pris, sans regimber, dans ses gros bras musclés. Le gamin l’adorait.
Bob a garé le pickup up sur une congère. A cette époque de l’année, il n’y a guère que des camions de bois pour descendre la piste jusqu’à la scierie et les chauffeurs ne rigolent pas. C’est au troisième voyage qu’ils commencent à faire du fric, et pour en faire quatre, il ne faut pas trainer. Pour prendre ces pistes, il faut être équipé d’une radio sur laquelle les routiers s’annoncent à chaque kilomètre : « kilometer two, down » ça veut dire que dans trois minutes un trente tonne va débouler, qu’il lui faut cent mètre pour s’arrêter et que la route n’est pas large. On est prévenu.
Il faut marcher une centaine de mètres pour rejoindre le milieu du lac, avec de la neige jusqu’aux genoux. Je porte ma canne à pêche et un sac à dos, Bob ressemble à un guerrier de SF dans une de ces histoires d’apocalypse, hérissé d’outils divers, une hache, une pelle, une tarière qui sert à percer un trou dans la glace. Il porte une cagoule et ses bottes de neige laissent des traces improbables. La première tâche, quand on arrive sur le lac, c’est de construire un feu. .. Ensuite, on ouvre un pack de bière.
Le vent avait fait le ménage et la lumière allait réveiller les truites engourdies. On en a pris quelques-unes, sans parler. Avec Bob on peut rester longtemps comme ça. De temps en temps un de nous dit quelque chose comme « Putain de merde » ou « Nom de dieu » parce qu’enlever ses gants pour décrocher une truite par – 30 ça inspire ce genre de poésie. En même temps, on ne donnerait pas nos places aux chiens qui d’ailleurs ne donneraient la leur à personne.
Très vite, Cathy s’est ennuyée. A Vavenby, Il y a la scierie et l’église. L’hiver dure six mois et l’été pour rester au bord du lac un moment, il faut porter une moustiquaire, fumer devient compliqué et bronzer on y pense même pas. La moitié de la population baigne dans une foi « pince cul » pleine de haine rentrée et d’ignorance crasse. L’autre moitié est alcoolique. Il faut aimer la chasse et la pêche, les bois et les chiens. Il faut pouvoir passer des heures en tête à tête avec un carburateur récalcitrant. S’asseoir devant un feu, en plein hiver avec un chien sur les pieds à regarder danser les lasers hystériques d’une aurore boréale. Cathy avait suivi son mari qui suivait le boulot et puis c’est des coins ou on peut élever un enfant. Toute seule avec une allocation du gouvernement et un job de serveuse, c’est un peu moins tentant. Et puis Cathy avait craqué pour une montagne de muscle qui venait de remettre à sa place un macho mal dégrossi. Elle s’était retrouvée avec un nounours bonasse, qui disait oui à tout et pleurait facilement. Bob, gros couillon pétrit de délicatesse s’empêtrait dans ses désirs et travaillait de nuit pour lui payer des vacances au Mexique.
On a fait frire des poissons dans de la graisse de bacon qu’on a mangé en se brulant les doigts. Bob a sorti de sa manche une flasque de bourbon et on s’est raconté des histoires, il aime bien celle de mon premier saumon, celui que j’ai voulu fumer à l’indienne et que j’ai fait cuire. Quand il rit, j’ai peur que la surface gelée du lac, ne s’ouvre dans un craquement effroyable pour nous engloutir.
On a plié vers trois heures de l’après-midi. Arrivé au camion, Il a fallu mettre le chauffage à fond et gueuler pour couvrir les rugissements de la ventilation. J’ai enlevé mes bottes et posé mes pieds nus sur le tableau de bord. Je suis arrivé à temps pour ranimer mon feu et j’ai fini ma soirée avec un Hillerman, Le désert Navajo, il n’y a pas grand-chose de mieux pour oublier l’hiver.
Le téléphone a sonné vers 7 heures, le lendemain matin. On l’a trouvée dans une voiture qui venait de se faire couper en deux par un camion de bois, quelque part après Kamloops, dans le canyon de la Fraser. C’est la route qu’on prend quand on s’en va. C’était Chuck « quelque chose » qui conduisait, un gars avec qui, selon la rumeur, elle trainait depuis un moment.
Elle avait une valise pleine de fringues et Bob m’a dit « Elle partait pas, tu sais, je suis sûr qu’elle allait revenir ». Je lui ai répondu que moi aussi j’en étais sur et puis je suis sorti fendre du bois jusqu’à ce que la nuit tombe.

Publié dans : Nouvelles | le 9 août, 2012 |2 Commentaires »

Vieux Jack

« Tu es le seul à qui je puisse demander ça. »
Je ne dis rien, je n’ai pas envie de l’aider. Je veux qu’il transpire un peu, il finira bien par cracher le morceau. Je plante ma fourche dans une balle de foin et je remets ma veste. La remorque est chargée, je sens la sueur ruisseler entre mes épaules et j’ai les doigts gourds. Il fait dans les – 15 ce matin et tout à l’heure, il nous faudra casser la glace de l’abreuvoir à grands coups de hache pour que les bêtes puissent boire.
Pour l’instant le troupeau est couché et fait une tâche jaunâtre sur la neige fraiche. Sur les branches basses des trembles qui bordent la Thomson river, il y a trois aigles qui passent l’hiver à guetter les brebis mortes en attendant que l’eau se réveille et les saumons. Ils nous regardent par en dessous, engoncées dans leurs plumes, ébouriffés et frileux. Ian grimpe sur son siège et démarre le tracteur. Je me cale solidement sur mes jambes et pour ne pas me casser la gueule, je m’appuie sur le manche de la fourche. Les brebis connaissent le bruit du diesel et elles commencent à se lever pour s’étirer et pisser dans la neige en écartant leurs pattes. Du haut de la remorque, les traces des coyotes font comme des coups de fusain à travers la prairie. En ce moment, ils n’ont guère que des souris à se mettre sous la dent alors ils gardent un œil sur les bêtes au cas où une faiblarde n’arriverait pas à se lever. Il faut une demi-heure à tourner en rond pour que tout le monde mange. Je prends vite le rythme, je ne déteste pas manier la fourche. Le foin sent le thé et les dos des brebis fument. L’odeur est épaisse et tiède. Quand la remorque est vide, je vais faire un tour du troupeau. C’est le bon moment, elles sont occupées et on a le temps de les voir.
Ian m’attend, lui les bêtes il ne les regarde pas trop, et puis de toutes façons, il ne voit rien. Je me suis demandé s’il était bien le fils de Jack ? Il est devenu un propriétaire, il ne sera jamais un éleveur. Jack est grand, sec, un regard gris qui porte loin. L’autre est un hamster replet et court qui regarde son assiette. Ian son truc c’est dieu. Il est pris dans sa foi simplette comme un confit dans la graisse jaunâtre. Je travaille pour lui mais je n’ai pas besoin de l’aimer. Jack, c’est autre chose.
D’habitude, il ralentit quand on passe devant ma cabane, je saute et je lui envoie un signe de la main. On sait qu’on se retrouvera vers cinq heures pour le même trajet, la routine. C’est comme ça tout l’hiver. On nourrit les bêtes deux fois par jour, après ça, je suis tranquille. Cette fois il s’arrête :
« Bon alors, il faut que tu m’aides, c’est le chien, cheap, il est vieux, c’est une infection et depuis quelques jours, il peut à peine se lever pour aller pisser. »
J’attends, j’ai déjà compris ce qu’il allait me demander et j’enrage. Il va me dire que c’est Jack qui…
« Tu sais que mon père a toujours pris soin de ces choses-là sans demander l’aide de personne … Mais il est trop vieux, il n’arrive plus à tenir un fusil sans trembler. Il voudrait que ce soit toi, il a confiance… Moi, j’ai grandi avec tu comprends, c’est le chien de mon père… »
Je le regarde, je cherche ses yeux, il regarde par terre, il gratouille les graviers du bout d’une botte.
Alors, je laisse tomber, je dis « Demain matin, tôt, juste après le café » et je le laisse là, dans sa mollesse.
En rentrant, je libère les chiens qui vont relever les traces de la nuit et arroser leurs souches favorites. J’évite de les amener au troupeau parce que ça les démange trop et qu’ils ne peuvent s’empêcher d’emmerder les brebis. Ils savent d’où je viens et me font sentir leur rancune. Ça dure jusqu’au moment où je mets du bacon dans la poêle. Je n’ai plus très faim. J’ai déjà tué des bêtes mais on ne s’habitue pas. Et puis je pense au vieux Jack qui tient ce ranch à bout de bras depuis la mort de son père à lui. Il avait seize ans quand il donnait déjà des ordres à des durs à cuire qui s’étaient fait leur chemin depuis l’Ecosse ou l’Ukraine et qui respectaient ce gamin qui se levait plus tôt qu’eux et disait « s’il vous plait », franc du collier, droit comme un I. Aujourd’hui, il tremble et regarde sa tasse vide dans la cuisine et la photo de sa femme disparue et son fils qui lui parle, la bouche pleine de beignet, comme s’il avait trois ans. Demain, je vais tuer son chien.
J’ai fait du café, j’ai chargé le poêle et je me suis collé dans mon vieux fauteuil avec une pile de bouquins. Les chiens savaient, Sally cherchait mon regard de temps en temps et donnait deux ou trois coups de queue, pour me remonter le moral.
Je suis monté au ranch au lever du jour. Chez Jack, il y avait de la lumière dans la cuisine et j’ai compris tout de suite que je ne m’en tirerais pas facilement. Il m’a proposé un café que j’ai refusé, j’ai dit que j’allais y aller. C’était moi qui regardais par terre. Quand il a décroché son chapeau, j’ai senti la sueur perler à mon front, j’avais les jambes molles et je voulais lui dire « non, restez là, au chaud », n’importe quoi et je n’ai rien dit. Je sentais mes mains trembler et je me suis dit que je n’y arriverais pas. Il s’est cassé en deux pour passer une laisse au cou du vieux cheap qui semblait ne pas trop comprendre et nous regardait l’un après l’autre avec ses yeux collés. Je l’ai suivi dehors et on est descendu vers la rivière. Il n’y avait de vivant qu’une troupe de corbeaux qui avaient passé la nuit dans les aulnes. Jack a passé la laisse du chien dans une souche, sur la berge et il a dit « couché, reste. » Le chien s’est couché en soufflant. Jack s’est redressé en craquant, il a dit « Si je pouvais… » Je l’ai arrêté d’un geste parce que les mots s’étaient perdus je ne sais ou. Il a fait quelques pas, tout seul. J’ai engagé une balle dans le canon, il m’a semblé que la culasse glissait dans un vacarme étonnant. Le coup a claqué, les corbeaux ont éclaboussés le ciel qui venait de virer au bleu. Le chien est tombé, sur la glace. J’étais trempé de sueur et je ne voyais plus rien. On est reparti vers le ranch, j’ai pensé à respirer après quelques pas et puis Jack s’est arrêté en posant une main sur mon épaule.
Il m’a dit qu’il pensait que le printemps ne tarderait plus et que cette année, il y aurait des morilles.

Publié dans : Nouvelles | le 9 août, 2012 |Pas de Commentaires »

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